Arto PAASILINNA - Petits suicides entre amis
1990
Il est venu au monde bringuebalé sur la route de l’exode dans un camion chargé de meubles. En cette année 1942, les Finlandais traversent par le nord et dans le plus grand désordre la Norvège et la Suède pour rejoindre la Laponie et fuir l’envahisseur allemand. Le petit Arto naît dans la fuite. Il naît aussi Paasilinna (« la forteresse de pierre » en langue finnoise), patronyme inventé de toutes pièces par son père, en froid avec la famille.
Une fois sa brève éducation scolaire terminée, à treize ans, de solide constitution, il se fait ouvrier agricole, puis bûcheron, et enfin flotteur de bois. À vingt ans, il reprend ses études et, durant la même période, s’improvise journaliste, se marie, devient père de famille.
Après avoir collaboré à plusieurs revues littéraires, son premier ouvrage, Opération Finlande, est publié en 1972. D’autres suivront, romans et nouvelles, une trentaine, traduits en plus de vingt langues, ainsi que des scénarios, des dialogues et des textes pour la radio, la télévision et le cinéma. Plusieurs œuvres graphiques et des poèmes jalonnent aussi son atypique parcours artistique.
Avec son confrère Waltari, le compositeur Sibelius, les champions du monde de rallye Vatanen, Mikkola, Salonen, Kankkunen, Mäkkinen et Grönholm, sans oublier les stars de la FI, père et fils Rosberg, ainsi que Räikkönen, Arto Paasilinna est l’un des dix Finlandais les plus connus dans le monde, ce qui n’est pas peu dire dans un pays qui élève l’effacement au rang de vertu cardinale.
Quand il publie Petits suicides entre amis (1990), Arto Paasilinna, pince-sans-rire, a déjà commis une dizaine de romans essentiellement railleurs, dont le plus fameux demeure Le lièvre de Vatanen (1975), porté à l’écran deux ans plus tard par le cinéaste finlandais Risto Jarva, décédé, ce qui est moins drôle, juste après la sortie du film.
À la reconnaissance du petit milieu littéraire finlandais succède désormais la popularité. Puis la notoriété. Après les premiers ouvrages inspirés par la nature, le régionalisme et l’univers rural, s’ouvre une deuxième période qualifiée de plus picaresque. En témoigne Le fils du dieu de l’orage (1984), veine dans laquelle s’inscrit Petits suicides entre amis et ses multiples antihéros en mouvement, mais aussi La douce empoisonneuse (1988) et Le Bestial serviteur du pasteur Huuskonnen (1995).
C’est une arche motorisée lancée vers l’inéluctable, un autocar flambant neuf dans lequel prennent place un entrepreneur, un colonel, un éleveur de rennes, une directrice d’école adjointe, un ingénieur retraité, un serveur amoureux venu faire un extra, et bien d’autres personnes encore.
Tous se retrouvent de façon fortuite, puis tout à fait organisée, unis dans un seul et même but : en finir avec leur triste vie. Après avoir créé une association – car il se trouve que les candidats au suicide sont très nombreux –, tous s’embarquent pour l’aventure. Leur dernière. Direction le bout du monde. Se trouve-t-il au nord ? Pas certain.
Pas d’effet littéraire sinon une écriture robuste, nette, directe. Des phrases simples au service d’une architecture basique. Et puis une chute, en rupture. L’humour d’Arto Paasilinna se construit dans la succession de situations inattendues, de dialogues décalés, de personnages burlesques dont les déplacements s’entrechoquent. Ses antihéros sont davantage en désespérance que situés à la marge, ce qui rend leurs improbables aventures palpables.
« Il était temps de clore cette minable existence au ralenti par un gros point final, un point d’exclamation détonant ! » C’est en songeant ainsi à son adieu au monde que le président Onni Rellonen se dirige, revolver à la main, vers une vieille grange abandonnée, « un endroit tranquille, un cadre idéal pour mettre fin à ses jours ».
Original par le choix de son thème, Petits suicides entre amis, avant d’apparaître en deuxième lecture comme une façon ludique de réfléchir sur un sujet grave, est d’abord une farce dans la plus pure tradition des grands textes moyenâgeux qui initièrent le genre, une peinture de la société contemporaine Scandinave. Mais un tableau sans cadre. Arto Paasilinna se permet tous les excès en jubilant, et on l’entend ricaner à chaque page.
Cette odyssée loufoque n’a pas d’équivalents contemporains. Drôle et tendre à la fois, elle est, contrairement à ce que son titre pourrait laisser croire, un excellent remède à la morosité. Par petites touches, paragraphe après paragraphe, et parfois à gros traits, Arto Paasilinna nous attire dans son univers et nous y piège.
Certains vont jusqu’à le comparer à un Voltaire du grand nord, aussi acide et corrosif, et parfois blessant. « Les Finlandais, finit par répondre Arto quand on lui demande de préciser la source de ses inspirations, ne sont pas pires que les autres, mais suffisamment mauvais pour que j’aie de quoi écrire jusqu’à la fin de mes jours. » Le caricaturiste renvoie, sans aucune complaisance mais avec infiniment de drôlerie, leur propre image à ses compatriotes et, ne vous y trompez pas, par delà les frontières, à tous les mesquins et les vaniteux qui s’ignorent.